dimanche 12 juin 2016

A quel moment a-t-on commencé à parler de cyberharcèlement ?

Dans une enveloppante pénombre, ils sont assis devant des écrans et fixent en silence, des casques recouvrant leurs oreilles, des images en noir et blanc, des pubs en couleur ou des JT.
Emie Ferreira (à g.) et Mélanie Lallet à l'Inathèque, le 4 mai 2016
Emie Ferreira (à g.) et Mélanie Lallet à l’Inathèque, le 4 mai 2016 - Emilie Brouze/Rue89
Pour la première fois, Emie Ferreira, 17 ans, pénètre à l’Inathèque, le service de l’Ina situé sous la BNF (Bibliothèque nationale de France) à Paris et habituellement réservée aux chercheurs, aux étudiants ou aux professionnels.
C’est ici que sont archivés des centaines de milliers de documents audiovisuels dont les archives télé des chaînes de la télévision publique diffusées depuis 1949 et, dans le cadre du dépôt légal, les programmes des sept chaînes nationales hertziennes depuis 1995.

« Violences à l’école »

En première L au Bourget (Seine-Saint-Denis), Emie Ferreira est accompagnée par une doctorante, Mélanie Lallet. C’est une association – L’Arbre des connaissances – qui a mis en relation plusieurs lycéens franciliens avec des chercheurs pour leur permettre de découvrir leur métier. 
Le projet de recherche d’Emie porte sur « les controverses autour du harcèlement scolaire ». Ce mercredi, à l’Inathèque, l’objectif est donc d’analyser une série de vidéos sur ce sujet.
Emie Ferreira (à g.) et Mélanie Lallet à l'Inathèque, le 4 mai 2016
Emie Ferreira (à g.) et Mélanie Lallet à l’Inathèque, le 4 mai 2016 - Emilie Brouze/Rue89
Première découverte en tapant des mots-clés dans la base de données : les termes « harcèlement scolaire » ou « harcèlement à l’école » ne sont pas utilisés avant l’année 2011. « Auparavant, soit on ne parlait pas du phénomène, soit on utilisait d’autres mots pour en parler », commente Mélanie Lallet.
C’est l’expression « violences à l’école » qui semble précisément se démarquer. Dans la base de données, 107 documents sont référencés sous ces termes, entre 1995 et 2010. « Ça s’arrête quand l’utilisation du mot harcèlement commence », conclut la lycéenne. Pour cette dernière expression, on dénombre 117 résultats dans la base de données, principalement en 2011, 2013 et 2015.

L’impact des réseaux sociaux

Le visionnage d’un reportage diffusé à la date charnière – le « 20 Heures » de France 2 du 29 mars 2011 – permet de saisir les raisons du changement sémantique : Luc Chatel, alors ministre de l’Education, lance pour la première fois en mai 2011 les assises nationales du harcèlement scolaire, accompagnées d’un plan d’attaque inspiré d’un rapport [PDF] rendu un mois auparavant.
C’est l’auteur du rapport, le chercheur Eric Debardieux, qui introduit les mots harcèlement scolaire dans le débat public, tirés de l’expression anglophone « school bullying ».
Emie Ferreira (à g.) et Mélanie Lallet à l'Inathèque, le 4 mai 2016
Emie Ferreira (à g.) et Mélanie Lallet à l’Inathèque, le 4 mai 2016 - Emilie Brouze/Rue89
Le changement sémantique s’accompagne d’autre chose. Mélanie Lallet :
« Comment parlait-on du problème avant qu’il émerge vraiment en tant que “harcèlement scolaire” ? En regardant les résumés de toutes les émissions qui parlaient de “violences à l’école” avant 2011, on se rend compte que la violence dont on parle n’est pas la même : on évoque alors l’idée que nos jeunes ne seraient plus capables de se plier à la discipline, on parle d’une jeunesse en perte de repères qui aurait besoin d’être cadrée...
On n’est pas du tout sur la violence entre enfants ou assez peu, on est plus sur la violence des élèves à l’égard du corps enseignant et à l’égard de la société (la délinquance juvénile). »
La doctorante s’interroge : les pratiques de sociabilité juvénile sur Internet et les réseaux sociaux ont-ils rendu plus visible la violence entre enfants ?
Il semble aussi que les cas de suicides de jeunes, médiatisés (et ce notamment en 2013), ont participé à l’émergence du problème public.

« Les profs ferment un peu les yeux »


Image tirée du film « Petit Démon », de Marshall Neilan, sorti en 1917 -Moviefan/WikimediaCommons/CC
Dans leur box de visionnage, Mélanie Lallet et Emie Ferreira remettent leurs casques pour regarder un « Envoyé spécial » diffusé le 31 novembre 2011 sur France 2, intitulé « harcèlement scolaire : la face cachée des cours de récréation ». « Là, tu vois, Internet est mentionné », fait remarquer Mélanie Lallet à Emie Ferreira au cours du reportage.
Il fait en tout cas apparaître une controverse qui intéresse la lycéenne pour sa recherche : des élèves harcelés dont les parents accusent les profs d’avoir fermé les yeux sur ce qui est arrivé. Le visage d’une gendarme interrogée dans le sujet est flouté : elle craint de se mettre à dos les enseignants de son village.
C’est le même type de controverse qu’a soulevé fin 2015 le clip de sensibilisation réalisé par Mélissa Theuriau qui montre une prof le dos tourné pendant qu’un garçon est la cible de boulettes de papier et d’insultes. Au moment de sa diffusion, le clip a mis en colère des profs.
Visionnage d'un documentaire diffusé sur France 2 à l'Inathèque
Visionnage d’un documentaire diffusé sur France 2 à l’Inathèque - Emilie Brouze/Rue89
Emie, qui se souvient l’avoir découvert à la télé, le trouve plutôt réaliste :
« Il se passe beaucoup de choses devant les adultes mais ils ferment un peu les yeux. »
Mélanie Lallet et Emie Ferreira regardent ensuite un autre sujet diffusé sur France 3 le 14 février 2013 (à voir à partir de 3min38), qui traite du suicide d’un jeune en Savoie, un « enfant souffre-douleur » et d’une jeune fille dans l’Essonne. Emie prend des notes : pour la première fois, on entend dans ce reportage le témoignage de jeunes qui auraient participé aux brimades.

Sensibilisation d’élève à élève

Le dernier sujet visionné, diffusé sur France 3 le 29 octobre 2015, porte sur le cyberharcèlement.
Une initiative originale est évoquée : au collège public Saint-Pol Roux à Brest, des délégations d’élèves sont formées pour sensibiliser leurs camarades et prévenir toute forme de violence au collège et sur les réseaux sociaux.

Brest : des élèves mènent la lutte contre le harcèlement à l'école

« La prévention descendante (des adultes disant aux enfants “il faut faire ci, ne pas faire ça”), ça ne fonctionnait pas. Donc [on a une] volonté d’organiser différemment les choses avec une prévention qui aille des élèves vers les élèves », explique la principale. Réaction d’Emie Ferreira :
« Des élèves qui sensibilisent des élèves, ça me parle plus que quand il s’agit d’un prof. On devrait faire cela partout. »