Bravant l’interdiction des autorités, entre 400 et 500 manifestants se sont rassemblés ce samedi après-midi dans le centre de Rennes «contre les violences policières». Les forces de l’ordre avaient de leur côté mobilisé à peu près autant d’hommes pour cerner l’Esplanade Charles de Gaulle, où les manifestants se sont rassemblés, entourés de commerces aux grilles baissées ou protégés de panneaux de bois. Etudiants, membres du NPA ou du syndicat Solidaires ont dénoncé les blessures infligées à leurs camarades lors des précédents défilés contre la loi travail, et ont légitimé les importantes dégradations survenues à Rennes dans la nuit de vendredi à samedi.
«Ces violences répondent à la violence de l’Etat, à la précarité, à l’usage de l’article 49.3 pour faire passer la loi travail, auxquels s’ajoutent les violences policières», juge Hugo Poidevin, membre de l’union des étudiants communistes. «Ni police, ni 49.3»«Nos enfants mutilés par la police, stop» ou encore «la précarité des uns fait le pouvoir des autres», pouvait t-on lire sur les pancartes de ce rassemblement. Portant lunettes, foulards et capuches pour se protéger des gaz lacrymogènes, les manifestants se sont brièvement affrontés aux forces l’ordre qui ont fait usage de leurs grenades pour les repousser sur l’esplanade où les rangs se sont dispersés.
Cette manifestation intervenait au lendemain de l’évacuation de «la maison du peuple», occupée depuis douze jours par des opposants à la loi El Khomri, et d'une flambée de violences dans la nuit de vendredi à samedi.
Dans le centre-ville, de nombreuses enseignes avaient pris les devants en se barricadant derrière des panneaux de bois. Plusieurs rues étaient totalement fermées par des grilles et quatre canons à eau avaient été disposés dans le centre.
«La fermeté est montée d’un cran, a déclaré samedi matin le préfet par intérim, Patrick Dallennes, lors d’une conférence de presse. La manifestation n’aura pas lieu. Nous ne sommes plus dans le cadre d’une opposition à la loi travail, mais face à des gens qui cherchent à attaquer les institutions et la société. Les propos diffusés sur internet sont d’une extrême violence avec des appels au meurtre à l’encontre des policiers et des slogans intolérables comme "une balle égale un policier", dirigés contre ceux qui ont risqué leur vie, notamment lors des attentats de novembre à Paris.»
Manifestation contre les violences policière à rennes samedi.

«Action rapide et sauvage»

Le préfet est également revenu sur les événements de la nuit, qualifiés d’actions «commando», avec des «tactiques de guérilla urbaine», et qui ont donné lieu à cinq interpellations. «Nous avons eu à faire à une action très rapide et sauvage de casseurs qui avaient une tactique élaborée et qui manifestaient en courant», a-t-il indiqué, estimant à 300 le nombre de manifestants.
Les tensions avaient commencé vendredi dans la matinée, avec l’évacuation, sans heurts majeurs, de la Salle de la Cité, alias la «Maison du Peuple». A 21h30, 200 à 300 activistes cagoulés ou casqués sont alors venus défier les forces de l’ordre postées aux abords de la salle, au cœur de la ville. Peinture rouge projetée sur les forces de l’ordre, neutralisation des caméras de surveillance de la place Sainte-Anne, les manifestants s’en sont ensuite pris aux palissades du chantier du métro, où ils se sont munis de poutres et de barres en fer. Ainsi "armés", ils sont allés détruire plusieurs devantures de commerces, notamment de téléphonie mobile, et des agences bancaires. Un commissariat a aussi été pris pour cible, ainsi que les fenêtres de la mairie.
Après ces scènes de violences, qui ont duré près d’une heure trente, de nombreux habitants déambulant dans les rues du centre, très fréquentées chaque vendredi soir, étaient sous le choc. «C’est nul,lâchait, lapidaire, un étudiant en électronique. Même si je peux comprendre que les gens ne sont pas contents, qu’ils ne s’en prennent pas aux petits commerces.» Près du commissariat à la vitrine criblée d’impacts de barres de fer, Hélène, artisan-maroquinière, semblait désemparée. «Au lieu de construire leurs revendications et de rester dans une dynamique intelligente, ils ont tout gâché», déplorait-elle, en désignant les personnes encagoulées. «C’est ma ville, ça me fait chier qu’elle soit cassée!», lâchait de son côté un jeune homme, tandis que la gérante d’un magasin de vêtements aux portes forcées par les manifestants tentait d’évaluer les dégâts, avant d’avouer sa «peur», pour elle et ses sept employés. «Je suis un actif partisan d’une radicalité, mais je me mets aussi à la place des commerçants et je ne suis pas dans ce mouvement», confiait, quant à lui, Pierre-Malo, un étudiant en histoire de 22 ans.
Place du Général De Gaulle à Rennes ce samedi lors de la manifestation contre les violences policières.
Place du Général De Gaulle à Rennes ce samedi lors de la manifestation contre les violences policières. Photo Vincent Feuray pour Libération.

«Dernière sommation»

Les murs du centre-ville ont également été largement tagués, avec des slogans appelant à la «révolte» ou proclamant: «c’est notre dernière sommation». Des références, aussi, au «49.3», l’article qui a permis au gouvernement de faire adopter la loi travail sans vote en première lecture à l’Assemblée, ou encore «100.3», la longueur d’onde de la radio pirate installée durant son occupation dans la «Maison du Peuple».
Ces manifestations s’inscrivent dans le prolongement des défilés contre la loi travail, qui ont été à chaque fois émaillés, à Rennes mais aussi à Nantes, de dégradations et de heurts particulièrement violents avec les forces de l’ordre. Le 28 avril, un étudiant rennais a perdu un œil après avoir été frappé par un projectile au visage, a priori un balle de flash ball.
«Rennes et Nantes n’ont pas vocation à devenir un champ de bataille pour casseurs animés par la haine de l’Etat et de la République», a réagi de son côté, vendredi soir, le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve, qui a appelé à la plus grande fermeté.
- Journal la Sphère - Anthony Konaté, journaliste indépendant