vendredi 13 mai 2016

Fabrice Luchini : « Avec Dumont, ça a débuté comme ça »

Fabrice Luchini à Cannes, le 13 mai 2016.
« Bruno Dumont… Ce mot à lui seul : brrrrrunodumont… » Fabrice Luchini a toujours cet air ironiquement innocent qui rend irrésistibles les paroles les plus criminelles. « Un cinéaste envahi d’une aura hallucinante, et qu’en même temps personne ne connaît… » Quand le réalisateur l’a appelé pour jouer André Van Peteghem, un bourgeois cossu et décadent dans Ma Loute, il venait de finir Gemma Bovary : « Je ne suis pas cinéphile, donc Dumont, je ne connaissais absolument pas, raconte-t-il. Je me suis dit, instinctivement : “Pourquoi pas un cinéma comme ça, qui échappe au système ?” Les titres de ses films, déjà, ça fout le trac : Flandres,Humanité, La Vie de Jésus… Dumont est sec, pas du tout courtois. Il propose une rencontre. Je dis : “Oui, Monsieur”, un peu impressionné. Il me donne un rancart dans un hôtel absurde, rue Saint-Benoit, où habitait Marguerite Duras. En arrivant, je vois un bonhomme, dans un coin, extrêmement… euh… pas timide, hein, parce que, ça, c’est agréable, timide… Moi, j’ai eu des rendez-vous avec Rohmer, Resnais, Téchiné, Tavernier… J’ai une palette de psychologies de rencontre… Chez lui, je vois plutôt un homme du genre : “T’as pas intérêt à déconner.” Je m’assois et, en quelques secondes, ça va se dégrader. Il me dit : “Vous connaissez mon cinéma ?” Je réponds : “Non, je vais l’acheter.”Puis il enchaîne : “Je déteste le naturalisme, je ne veux pas qu’on vous reconnaisse…”Cela commence hypermal, parce que je ne sais pas ce que c’est que le naturalisme. 

- Journal la Sphère - Anthony Konaté, journaliste indépendant