«Dormiamos, y despertamos» : «Nous dormions, et nous nous réveillâmes», dit cette banderole, en tête de cortège, ce dimanche au bord de la fontaine de Cibeles. Au milieu d’une marée humaine, sous un beau soleil de fin de soirée, le message se réfère à l’événement survenu cinq ans plus tôt, jour pour jour, et qui avait bousculé l’Espagne : le 15 mai 2011 (qui a donné le nom «15M» au mouvement), des dizaines de jeunes campaient à Puerta del Sol, le cœur névralgique de Madrid, synonyme d’un «réveil des consciences». D’où ce «Nous dormions, et nous nous réveillâmes».

«Espoir»

La Puerta del Sol, c’est précisément la destination de cette marche de plusieurs milliers de personnes, autant d’indignés de tout bord qui, en fin de parcours, rejoindront des militants de «Global debout», la version internationale de Nuit debout. Une convergence perçue de façon positive par tous les manifestants. Le mouvement né place de la République, à Paris, aurait à leurs yeux une évidente parenté avec le 15M espagnol. «A l’époque, il y a cinq ans, il y eut ici une sorte d’insurrection sociale, car nous avions pris conscience que nous étions dans les mains des politiques et des pouvoirs financiers et qu’il fallait réagir, dit Lourdes, 42 ans, infirmière, qui a été de toutes les mobilisations depuis.Aujourd’hui, en France, on assiste aussi à une prise de conscience générale. C’est à applaudir !»
A quelques mètres de là, Angel, 54 ans, professeur de chimie, abonde dans le même sens : «La mobilisation de Global debout nous fait un bien fou. Non seulement, la rue espagnole était retombée dans une sorte de léthargie ces derniers temps, mais, surtout, j’ai espoir qu’avec ce nouveau mouvement, le combat devienne transnational contre la Troïka, contre le FMI, contre les abus des multinationales et des grands organismes financiers. Or, c’est la seule façon de parvenir à des résultats. Nous, en Espagne, nous ne sommes pas parvenus à grand chose.»  En tête de manif, des porte-parole de divers collectifs portent une banderole, avec une inscription : «Un autre monde est possible !»

Podemos, résumé réducteur ?

Une ligne de fracture sépare toutefois ces milliers de manifestants, hissant drapeaux républicains ou palestiniens, portant pancartes en faveur des réfugiés, de l’école ou de la santé publique. Une petite majorité estime ainsi que, cinq ans après, le 15M a porté ses fruits, avec la création du parti Podemos. Celui-ci a obtenu 69 sièges aux législatives de décembre et pourrait, selon les sondages et en alliance avec la Gauche unie, emporter les prochaines élections du 26 juin. «Notre espérance, c’est la victoire de Pablo Iglesias [le leader de Podemos, ndlr], affirme Pedro Antonio, 33 ans, électricien au chômage, venu en famille. Lui seul, une fois élu, peut affronter les grands pouvoirs.»
Une autre partie, assez importante, pense à l’inverse que Podemos est un résumé réducteur, et en partie trompeur, du 15M. Yolanda, 47 ans, employée de banque, estime que les formations politiques issues du mouvement social et entrées dans les institutions (mairies, régions, parlement national…) ont renoncé aux promesses populaires d’il y a cinq ans. «Aujourd’hui, Pablo Iglesias et consorts ne parlent plus du non-remboursement de la dette, de la priorité aux logements sociaux, de la défense des gens expulsés de leur maison… Or c’est cela l’esprit du 15M. Il faut que la rue retrouve sa force et qu’elle oblige à remettre tous ces thèmes à l’ordre du jour.» De quoi laisser de la place à un nouveau mouvement social. 
- Journal la Sphère - Média indépendant, Anthony Konaté