Dans ses déclarations récentes, le président Obama incite les Européens à mieux accueillir les réfugiés bien que, pour leur part, les Etats-Unis en acceptent fort peu. Quelles seraient les réactions devant l’arrivée d’un ou deux millions de réfugiés, principalement musulmans, dans son pays en proie à la même obsession identitaire que l’Europe ? En fait, les Etats-Unis s’absolvent de toute responsabilité dans la genèse, et donc le règlement de la crise migratoire. La réalité est tout autre : par action ou omission, la politique américaine est une cause essentielle de l’arrivée des réfugiés en Europe. Les cas de la Syrie et de l’Afghanistan, d’où viennent la majorité des demandeurs d’asile, illustreront plus précisément ce point de vue.
Depuis le retrait quasi total des forces occidentales fin 2014, la situation de l’Afghanistan s’est tellement détériorée que le mot d’ordre des gouvernements occidentaux est de n’en plus rien dire : pas un mot dans la campagne électorale américaine, aucune initiative significative en Europe, un travail diplomatique au point mort. Rappelons que, sous la pression des militaires américains, le premier mandat Obama a été marqué par un investissement massif en hommes et en argent (le surge). Faute d’une stratégie adaptée, et d’avoir réglé la question du soutien du Pakistan aux talibans, l’échec a été sans appel. Son second mandat a été marqué par l’erreur symétrique : un désengagement précipité qui laisse un gouvernement afghan incapable de gérer la transition. Les talibans contrôlent entre un tiers et la moitié du territoire et constituent - preuve s’il en est de la faillite occidentale - le seul rempart efficace contre la branche locale de l’Etat islamique (EI). De plus, Al-Qaeda - mais qui se rappelle que son élimination était l’objectif de l’intervention de 2001 ? - prospère aujourd’hui à l’abri du sanctuaire Afghanistan. Dans ce contexte, des centaines de milliers d’Afghans partent vers l’Europe et il faut une solide mauvaise foi pour considérer, ce que fait la Grande-Bretagne, que l’Afghanistan est un pays sûr et qu’on peut les y renvoyer sans autre forme de procès.
La politique syrienne a été marquée par la même incohérence et le même refus de considérer les conséquences prévisibles de la politique suivie. Le premier problème a été la déconnexion entre les déclarations diplomatiques sur l’illégitimité du régime syrien et la quasi-absence d’aide à la composante la plus modérée de l’insurrection. Ainsi, quand celle-ci a pratiquement éliminé l’EI de Syrie en janvier 2014, aucune aide ne lui a permis de consolider ses positions. Par ailleurs, on sait que les civils fuient d’abord les bombardements du régime de Bachar al-Assad qui a entrepris, avec le renfort de l’aviation russe, de vider les zones urbaines tenues par l’insurrection par des bombardements répétés sur des objectifs civils (hôpitaux, écoles, logements). Le départ de 5 millions de Syriens affecte d’abord les pays voisins (3 millions en Turquie, 1 million au Liban), mais aussi l’Europe. Or la seule façon de stabiliser la population syrienne est techniquement facile à réaliser, et a fonctionné en Irak : la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne dans le nord de la Syrie qui permettrait aux civils de se regrouper et de recevoir de l’aide humanitaire (systématiquement bloquée ou détournée par Damas). Le président Obama s’est constamment opposé à cette solution par crainte d’un engrenage (dont les rouages restent un peu mystérieux) qui aurait conduit à une intervention militaire au sol. Or une zone d’exclusion est parfois une réponse appropriée, comme le montre la protection des Kurdes d’Irak mise en place en 1991 précisément pour permettre leur retour de Turquie et d’Iran. Le refus de protéger les civils syriens devait mécaniquement amener un afflux de réfugiés vers l’Europe, élément négligeable pour Washington dans la mesure où les Etats-Unis n’étaient pas affectés.
Jamais, même pendant la présidence Bush, un gouvernement américain n’était allé aussi loin dans le mépris des intérêts européens. Cette attitude, outre qu’elle peut agacer par son hypocrisie, témoigne d’un aveuglement inquiétant.
D’une part, quoi qu’on ait entendu lors de la visite d’Obama, les Etats-Unis ne sont pas un partenaire fiable pour l’Europe. Sauf dans le cas d’Israël, la conception américaine de l’intérêt national est étroite et, ce que savent tous les Européens passés par Washington, la condescendance vis-à-vis de l’Europe est ancrée dans les milieux politiques. Sur aucun des dossiers qui les affectent au premier chef (terrorisme, réfugiés), les Européens n’ont été associés aux décisions stratégiques ; leurs intérêts ne sont (au mieux) que marginalement pris en compte. Encore récemment, la proposition allemande d’une zone de protection pour les civils à négocier avec les soutiens de Damas - qui indique, soit dit en passant, un niveau inquiétant d’incompréhension de la politique russe - a été écartée sans discussion par la présidence américaine. D’autre part, ce mépris pour les intérêts européens est contre-productif pour les Etats-Unis eux-mêmes. La profonde déstabilisation de l’Europe, son seul allié à peu près inconditionnel, handicape déjà la politique extérieure américaine. Qu’en sera-t-il si, demain, les institutions européennes cèdent sous la pression des mouvements d’extrême droite ? Comment les Etats-Unis pourront-ils gérer les effets régionaux de la dérive autoritaire turque quand l’Europe est prête à tout céder pour obtenir la coopération d’Ankara sur la question des réfugiés ? Le président Obama a tragiquement sous-estimé la fragilité de ses alliés par rapport aux crises moyen-orientales. Celles-ci renforcent les peurs identitaires qui portent les mouvements autoritaires et installent une perception biaisée des événements. Même si les réfugiés syriens et afghans sont très souvent les victimes des agressions sexuelles (prostitution des mineurs notamment), l’image du «musulman prédateur sexuel» s’impose irrésistiblement. Au final, plus que des leçons de morale, c’est la reconnaissance des effets désastreux de sa politique et une prise en compte de leurs intérêts légitimes que les Européens sont en droit d’attendre du président Obama.