L’événement devait réunir plusieurs milliers de personnes, au soir des commémorations officielles du centenaire de la bataille de Verdun. Mais après trois jours de polémiques, la mairie socialiste de Verdun a annoncé vendredi l’annulation du concert du rappeur Black M, prévu le 29 mai. A la grande satisfaction des politiques qui, extrême droite en tête, s’opposaient bruyamment à la représentation. «Depuis deux jours, une polémique d’ampleur sans précédent a été orchestrée, écrit la mairie dans un communiqué. Nous assistons à un déferlement de haine et de racisme. Nous sommes alertés par les services de l’Etat de risques forts de troubles à l’ordre public. En responsabilité, la majorité municipale et le maire de Verdun, en concertation avec la région et le département, sont contraints d’annuler le concert.»
Le concert devait représenter un moment de «détente et de fraternisation» pour quelque 4 000 jeunes français et allemands, à l’issue de plusieurs jours d’activités mémorielles. Mais ses détracteurs jugeaient déplacée la participation de l’ancien membre du groupe Sexion d’Assaut, dont un morceau voit la France qualifiée de «pays kouffar» – terme arabe péjoratif désignant les «mécréants». Le vice-président du Front national, Florian Philippot, y a vu un «crachat contre un monument aux morts», tandis que la députée LR Valérie Boyer avait dénoncé une «honteuse provocation». De son côté, le maire (PS) de Verdun, Samuel Hazard, défendait le concert : «Il ne s’agit pas d’un hommage aux soldats, mais d’un moment de détente pour les jeunes qui auront pris part à la commémoration», expliquait-il mercredi, qualifiant Black M d'«enfant de la République».  Mais jeudi soir, la Mission du centenaire, organe public en charge du programme commémoratif de la Grande Guerre, a annoncé qu’elle ne verserait finalement pas les 67 000 euros de subvention attendus, sur un coût total de 150 000 euros. 

«Comme des manches»

L’annulation du concert est une victoire surtout pour la «fachosphère», cet ensemble disparate de sites et de cyber-militants d’extrême droite, qui a amorcé la mobilisation en début de semaine avant que les politiques ne prennent le relais. Sur Twitter, certains usagers publiaient le numéro de téléphone de la mairie de Verdun, invitant chacun à s’y plaindre directement. Avec un certain succès, l’hôtel de ville se trouvant rapidement submergé d’appels et de mails – dont certains à caractère franchement raciste, selon le maire, Samuel Hazard. «Quand les Français s’en donnent la peine, se comportent en lobby, ils gagnent, commente ce vendredi sur Facebook le gérant de Fdesouche, site phare de la fachosphère et moteur de la mobilisation. Soyons-en désormais conscients, ne laissons plus rien passer»
«L’idée d’ouvrir les commémorations à la musique contemporaine, rap compris, est excellente, réagit sur Facebook l’historien Nicolas Offenstadt. De nombreux artistes ont évoqué la Grande Guerre dans leurs œuvres, depuis Indochine, Cali au chanteur afro Ben Bop en passant par Motörhead et bien d’autres. Mais les organisateurs s’y sont pris comme des manches en laissant le chanteur parler [dans une interview à l’Est Républicain, ndlr] de son concert comme d’un pur spectacle pour s’éclater. […] N’est-il pas avisé de réfléchir à inscrire ce concert dans le prolongement des commémorations, en demandant par exemple à l’artiste d’interpréter un ou deux titres qui fassent le lien ?»
Mise à jour samedi 14 mai à 10h15 : dans un post Facebook publié vendredi soir, Black M a dénoncé une «polémique incompréhensible et inquiétante», en rappelant son histoire personnelle : son «grand-père Alpha Mamoudou Diallo, d’origine guinéenne, a combattu lors de la guerre 39-45 au sein des Tirailleurs Sénégalais - ces mêmes Tirailleurs Sénégalais qui étaient également présents lors de la Bataille de Verdun». C'est pourquoi il a «ressenti une immense fierté lorsque l’on a fait appel à [lui] pour participer à un concert en marge de la commémoration de la Bataille de Verdun pour l’ensemble des jeunes français et allemands réunis ce jour-là.» Et qu'il ne peut «rester sans réponse face aux propos d’une extrême violence, tenus à mon égard, ces derniers jours. Je suis d’autant plus attristé par cette situation qui peut aujourd’hui toucher des milliers d’autres français.»
- Journal la Sphère - Anthony Konaté