La dernière performance de Vincent Bolloré à la tête de Canal + relève de l’exploit. Avec le transfert inattendu de Yann Barthès vers le groupe TF1, l’homme d’affaires breton a presque réussi, indirectement, à faire de son rival un havre d’indépendance et d’impertinence. Oui, on parle bien de l’empire médiatique de Martin Bouygues, ex-témoin de mariage de Nicolas Sarkozy. C’est bien dans la cathédrale du grand public et des programmes-pour-toute-la-famille que l’animateur du Petit Journal,réputé pour son mordant, officiera la saison prochaine avec deux émissions distinctes. L’une, hebdomadaire, sera diffusée sur la première chaîne. Selon Puremedias.com, elle pourrait s’appeler Temps de cerveau disponible, en référence à la célèbre formule de l’ancien boss de TF1, Patrick Le Lay. L’autre, quotidienne, traitant «d’actualité et de culture»sera le nouveau programme phare de TMC, l’une des petites antennes du groupe. L’information a été dévoilée lundi par TF1. Là-bas, c’est le directeur des programmes, Ara Aprikian, ex-patron des antennes de Canal +, qui a joué l’intermédiaire. Et c’est le nouveau PDG, Gilles Pélisson, qui a déployé tous ses charmes pour convaincre Barthès.

Locomotive

Plus tôt dans la journée, ce dernier avait annoncé à l’AFP qu’il présenterait le 23 juin son dernier Petit Journal, le programme d’«infotainment», mélange d’information et de divertissement, qui a fait de lui une star du petit écran. Née en 2004 sous forme de pastille à l’intérieur du Grand Journal, alors orchestré par Michel Denisot, l’émission s’est affirmée au fil des années - malgré ses défauts - comme l’un des espaces principaux de liberté à la télé française, décortiquant la communication du monde politique, raillant les pouvoirs économiques et culturels. A mesure de son succès, son temps d’antenne a crû, jusqu’à ce qu’elle devienne en 2011 une production autonome de la société Bangumi, codétenue par Barthès et son acolyte, Laurent Bon, (45 % du capital chacun), tête pensante de la boîte, et une troisième associée, Elodie Perez (10 %). Fin juin, Bangumi arrêtera de fabriquer l’émission en même temps que son emblématique figure de proue se retirera.
Le Petit Journal, dont la marque est contractuellement la propriété de Canal +, «reprendra à la rentrée dans une formule rénovée», a assuré la chaîne cryptée. Doit-on la croire ? L’histoire récente du joujou de Bolloré montre que les promesses d’un jour ne deviennent pas forcément des réalités le lendemain… «Ce n’est pas sûr que l’émission revienne,concède une source proche de la direction de Canal +. Il faudra que l’on trouve un remplaçant à Barthès. Ce n’est pas gagné.» L’exemple duGrand Journal, en chute libre depuis que son incarnation historique, Denisot, a laissé la place, montre que l’exercice est périlleux. «C’était une émission taillée pour lui, comme le Petit Journal est taillé pour Yann,observe un des anciens producteurs du Grand JournalRemplacer Yann serait juridiquement possible mais objectivement curieux. Je ne sais pas quelle boîte de prod sera assez folle pour tenter le coup.» Bref on parierait plutôt sur la disparition du Petit Journal cet été. D’autant que, comme l’a révélé le JDD, Bangumi a déposé le nom de plusieurs de ses chroniques à l’Institut national de la propriété.
Que l’émission soit arrêtée ou refondue, il s’agit pour Canal + d’une mauvaise nouvelle. Elle est la plus regardée de la grille en clair (avec leCanal football club le dimanche), grâce à des audiences oscillant autour de 1,2 million de téléspectateurs par soir cette saison. Si elles sont nettement en recul par rapport à l’an dernier, c’est surtout parce que le Grand Journal, qui la précède, s’est effondré et que les Guignols, qui lui servaient de locomotive, ont changé d’horaire. Mais le programme reste puissant. C’est à ce moment de la semaine (sauf à l’heure du Canal football club) que Canal + commercialise ses écrans publicitaires au meilleur prix : jusqu’à 23 000 euros brut - c’est-à-dire avant négociation - la demi-minute à 20 h 35. Dès lors, pourquoi n’avoir pas tout fait pour retenir Barthès et Bangumi, alors que Canal +, de l’aveu répété de Bolloré, traverse une crise majeure ? Après tout, le grand patron a signé l’été dernier un chèque de 250 millions d’euros sur cinq ans pour garder Hanouna sur D8. Pourtant, niveau pub, l’histrion en chef ne fait pas beaucoup mieux : pendant Touche pas à mon poste, les trente secondes de pub sont vendues 28 000 euros au maximum.
«Je souhaite écrire avec les équipes de Bangumi une nouvelle histoire et vivre de nouvelles aventures», a justifié Barthès auprès de l’AFP, d’une formule si policée qu’elle en devient louche. «Il avait vraiment envie de partir,confirme la source proche de la direction de Canal +. Son émission avait atteint sa maturité et l’érosion de son audience était lente mais réelle.» Mouais. Difficile de croire que Barthès et Bon n’auraient pas préféré repartir pour une saison qui devait leur ouvrir un boulevard, avec la primaire LR et la campagne présidentielle. Faut-il y voir un nouvel acte de censure de Bolloré, qui ne déteste rien tant que de se fâcher avec les puissants ? «Non, ce n’est pas ça. Bolloré a foutu une paix royale à Barthès et Bon depuis un an, dit un intime des deux hommes. Entre eux, les rapports ont toujours été cordiaux.» S’agit-il alors d’un motif économique ? Dans la profession, Bangumi a la réputation d’être une société de production soucieuse du détail donc onéreuse. Elle est du genre à envoyer ses reporters avec un ingénieur du son, ce que quasiment plus aucune chaîne ne fait. «Non, le Petit Journal n’est pas si cher que ça», corrige-t-on dans l’entourage de Bolloré. Même si l’inventeur de l’Autolib s’est lancé dans une spectaculaire chasse aux coûts : tous les producteurs ont ainsi été invités à revoir leurs factures, sous peine de perdre les contrats. Et Bangumi n’y a pas échappé. Pour cette raison, son autre programme sur Canal +, le Supplément (200 000 euros par émission, a écrit les Inrocks), est, d’après nos informations, presque condamné. «Il ne fait pas une audience fabuleuse», relève-t-on à Vivendi, maison mère de la chaîne cryptée.
En réalité, concernant le Petit Journal, ce sont d’abord les atermoiements répétés et les volte-face en haut lieu qui ont décidé les dirigeants de Bangumi à prendre le large. «La chaîne est en pleine incertitude, remarque une source proche de la boîte de prod. Bolloré a quand même dit il y a dix jours qu’il était possible qu’il ferme Canal. Quand on fait une émission politique comme celle-là, sur des gens de pouvoir, on a besoin d’un minimum de puissance pour peser. Et puis, il y a un vrai débat à l’intérieur de Vivendi et de la chaîne sur la place du clair et du crypté. On ne sait pas ce qui va arriver dans les prochaines semaines.»

Vieux jingle

L’été meurtrier de 2015, lorsque Bolloré a décapité brutalement le Grand Journal peu de temps avant la rentrée, est dans toutes les mémoires. Récemment, Bangumi a pu se rendre compte directement de la façon dont la chaîne est gérée. Alors que le directeur général, Maxime Saada, avait annoncé mi-février que le Supplément aurait le droit à une quotidienne à Cannes, lors du Festival, le projet a finalement été abandonné sur ordre de Bolloré. Trop cher ! Du coup, Barthès et Bon ont préféré assurer leurs arrières en allant voir ailleurs. Ils n’ont eu qu’à se baisser pour ramasser les propositions, avant de retenir celle de TF1. La boîte a aussi récupéré un magazine culturel sur France 2, qui n’a pas encore de présentateur (mais ce ne sera pas Barthès).
Malgré tout, le départ de Barthès, qui est entré à Canal + comme stagiaire et a débuté en confectionnant une revue de presse pour l’ancien PDG Pierre Lescure, acte la fin d’une époque, pendant laquelle la chaîne cryptée s’est distinguée par son irrévérence et a fait régner en maîtres les Guignolsle ZappingGroland et le Petit Journal. «Bolloré veut écrire une nouvelle histoire. Bangumi ne s’inscrit pas dans cette histoire»,résume la source proche de la boîte de prod. Lundi, Barthès s’est aussi exprimé sur Instagram : «18 ans à Canal. Une histoire se termine… Très ému.» Pour illustrer ce mot, il a publié la vidéo d’un vieux jingle de Canal +, datant des années 90. Un signe évident de nostalgie, qu’il n’est sans doute pas le seul à ressentir à l’intérieur de la maison.