mardi 10 mai 2016

Avec l’affaire Bettencourt, la justice s’emmêle les tempos

Francois-Marie Banier le 26 janvier 2015, au Palais de Justice de Bordeaux
Francois-Marie Banier le 26 janvier 2015, au Palais de Justice de Bordeaux

Le procès en appel du volet «abus de faiblesse», qui s’ouvre ce mardi à Bordeaux, est parasité par une information judiciaire diligentée à Paris pour «faux témoignage» qui vise les principaux témoins.

    L’affaire Bettencourt en dit long sur la justice française, ses égarements et ses atermoiements. Alors que s’ouvre ce mardi à Bordeaux le procès en appel dans le volet «abus de faiblesse» de l’héritière de L’Oréal, mijote en parallèle une information judiciaire diligentée à Paris, pour «faux témoignage». Les principaux témoins à charge de la première affaire sont visés.
    Dans le volet principal, François-Marie Banier a été condamné au maximum en première instance : trois ans de prison dont six mois avec sursis et 160 millions d’euros de dommages et intérêts à reverser à la famille Bettencourt. Ce photographe mondain étant à l’origine de la contre-plainte, on peut y voir un artifice procédural. Mais faute d’avoir pesé le pour et le contre, les éléments à charge ou à décharge, la justice française est condamnée au grand barnum pénal.

    Le volet parisien

    Saisi début 2013 de la contre-enquête, le juge parisien Roger Le Loire a demandé aux gendarmes de reprendre toutes les auditions des différents témoins afin de débusquer d’éventuelles incohérences. Résultat : cinq des six anciennes employées ayant témoigné en appui de la plainte initiale de Françoise Meyers-Bettencourt, qui aboutira à la condamnation de François-Marie Banier, ont été mises en examen pour «faux témoignage» et «attestation mensongère» : Dominique Gaspard, ancienne femme de chambre de Liliane Bettencourt ; Henriette Youpatchou, son aide soignante ; Christiane Djenane, sa secrétaire particulière ; Lucienne de Rozier, sa grande amie, et surtout Claire Thibout, l’ex-comptable accusée en sus d’avoir été payée pour plomber le photographe. Cette dernière a déjà eu l’occasion de s’expliquer sur l’indemnité de 400 000 euros touchée après son licenciement - «Ce n’était pas du donnant-donnant» - et sur le prêt de 300 000 euros accordé quatre ans plus tard par la fille de l’héritière. Sans convaincre le juge Le Loire, qui lui a rajouté un «faux témoignage aggravé».
    Une écoute téléphonique entre l’aide soignante et l’infirmière a également fait tiquer les enquêteurs : «On a eu moins que Claire Thibout en liquide, et puis il n’y a pas eu de traçabilité», s’y plaint la première, qui jurera pourtant dans le bureau du juge ne pas avoir touché un centime - «même pas un tube de crème». Ces femmes ont cependant admis s’être rendues chez les avocats de Françoise Meyers-Bettencourt,«aiguillées» par Claire Thibout, tout en affirmant avoir témoigné librement. «Il n’y a eu aucune concertation», a insisté la secrétaire particulière. Mais plusieurs épisodes relayés par ces différents témoins ont été infirmés par la suite, et semblent donc démontrer le contraire.
    Comme l’histoire de ce médecin, le docteur Lablanchy, qui aurait été présentée par Banier à Liliane Bettencourt avant d’être accusé de lui prescrire trop de médicaments, signe de l’omniprésence nuisible du photographe auprès de la milliardaire. Mais le médecin a expliqué avoir été recommandé à l’héritière de L’Oréal par un chef d’Etat étranger dont il était médecin personnel depuis vingt ans. Autre mensonge identifié par les gendarmes : une IRM que Liliane Bettencourt devait passer fin 2006 et à laquelle Banier se serait opposé. «Une invention» a raillé le photographe face au juge.

    Le volet bordelais

    «Ma cliente a toujours dit la vérité sur les éléments essentiels», plaide depuis le départ MAntoine Gillot, avocat de Claire Thibout. En première instance, elle avait été convoquée en tant que témoin à charge, tout en étant mise en examen depuis deux mois à Paris. A la barre, l’ancienne comptable de la maison Bettencourt s’était épanchée : «J’ai été traitée de mythomane, c’est dur de payer pour avoir dit la vérité. Je ne supportais plus cette ambiance où tout le monde piquait dans la caisse.» Les avocats de Banier, Laurent Merlet et Pierre Cornut-Gentille, avaient demandé la suspension du procès, en attendant la fin de l’enquête parisienne pour faux témoignage. «Les avocats de la défense font valoir divers arguments auxquels il sera répondu», avait promis le juge d’instruction local, Jean-Michel Gentil. Commentaire à peine ironique de Me Cornut-Gentille : «On cherche en vain la trace de ses réponses.»

    Et maintenant ?

    Même cause, mêmes effets devant la cour appel ? Cette dernière pourra considérer comme quantité négligeable la contre-enquête pénale en cours. Sauf que cinq témoins à charge sont désormais mis en examen pour «faux témoignage». Le pataquès procédural est à son comble. La procédure parisienne devrait connaître encore des rebondissements : fin avril, le juge Le Loire convoquait Françoise Meyers-Bettencourt, avec l’intention de la mettre en examen à son tour pour «subornation de témoins». Elle a refusé de comparaître, au motif, selon ses avocats, qu’on serait «à la veille» du procès. A chacun son calendrier judiciaire.